Il est onze heures du matin, ce onzième jour du onzième mois de l’année 1918.  

Tout le long d’un front qui s’étend sur des centaines de kilomètres la même sonnerie retentit enfin. Celle du cessez-le-feu tant attendu, préfigurant le retour dans leur foyer de millions d’hommes.  

Hélas, pour un million trois cent quatre-vingt mille soldats français il est trop tard. 

Trop tard aussi pour seize audoeniens. Seize jeunes hommes qui, pour la plupart, ont quitté notre commune dès le 2 ou 3 août 1914. 

Plus de la moitié tombera dans les premières semaines de la guerre, quand rien d’autre n’importait alors que stopper absolument, même au prix de pertes épouvantables – et elles le furent – l’avance de l’envahisseur. 

Dès le mois de septembre, six d’entre eux sont déjà morts sur un total effrayant, pour ce seul mois, de près de 100 000 soldats français tués. 

En quittant leur famille, leur maison, ils pensaient, comme un très grand nombre de leurs contemporains, que la guerre serait courte. Elle ne le fut pas. 

A cette époque, Saint-Ouen-du-Tilleul est une petite commune de 328 habitants dans une France très majoritairement rurale. 

Et tous ces hommes qui, dès le trois août, s’en vont vers les casernes, ont certainement bien plus à l’esprit les proches qu’ils laissent derrière eux, ou les travaux agricoles inachevés, que des considérations de politique internationale qui les dépassent sans doute un peu. 

Aucun, bien sûr, n’a souhaité ce qui lui arrive, mais beaucoup, persuadés d’un devoir qu’ils jugent être le leur, animés par le patriotisme fervent de l’époque dans laquelle ils ont grandi partent sans hésiter vers le front. 

Ils se battront longtemps, courageusement, héroïquement, qu’ils soient de Saint-Ouen ou d‘ailleurs  et beaucoup ne rentreront pas.  

Seize audoeniens dont le plus jeune avait vingt-deux ans et le plus âgé quarante et un. 

Depuis 1920, leurs noms, gravés sur le monument aux morts communal, ne nous reviennent en mémoire qu’une fois ou deux par an. L’espace d’une cérémonie. 

Nous ne pouvons naturellement, chaque jour, chaque instant, évoquer leur sacrifice. Tout cela fait partie d’un monde qui s’éloigne alors que nous-mêmes sommes pris dans l’évolution vertigineuse de la société dans laquelle nous vivons. Un monde tellement différent du leur. 

Ils furent pourtant semblables à ce que nous étions à vingt ans, à trente ans et leurs épouses, leurs  fiancées, semblables en tous points aux nôtres. 

Il nous est difficile, aujourd’hui, de mesurer ce que furent leur courage, leur abnégation, leur patriotisme. 

Ils connurent la peur, le froid, la pluie, les obus meurtriers qui tombaient pendant des heures, les attaques au cours desquelles ils mouraient par centaines, la férocité et l’horreur sans nom de combats au corps à corps. 

Ils connurent la séparation, l’absence et le chagrin. 

Ils éprouvèrent le poids de l’amertume et de l’anéantissement. 

Ils vécurent ainsi plus de quatre ans dans des conditions inhumaines, au-delà de l’imaginable et cependant ils tinrent. 

Ils n’étaient pas des civils que l’on avait armés, mais des citoyens devenus soldats, unis dans le même élan de défense de la patrie. Rien de ce qu’ils firent ne fut inutile. Ils le prouvèrent et nous ne pouvons aujourd’hui ni l’ignorer, ni le réviser. 

Nous devons naturellement bien plus que cet humble hommage à tous ces hommes morts loin de chez eux et aux quatre millions trois cent mille blessés, dont beaucoup ne survécurent pas. 

Mais aussi aux estropiés, aux infirmes, à toutes les vies brisées et à la jeunesse perdue. 

Les autres, tous les autres, reprendront peu à peu une vie civile qui leur est devenue étrangère. Parfois depuis cinq ans. 

Ils retrouveront des enfants qu’ils n’ont pas vu grandir, ou qu’ils connaissent à peine.  

Des épouses, rarement revues, qui ont dû se substituer aux responsabilités alors dévolues aux chefs de famille ou occuper avec courage des postes et des emplois qui, peu de temps avant, leur étaient fermés. 

Les plus jeunes parmi tous ces soldats devront cependant attendre le 14 octobre 1919 pour que soit signée la démobilisation générale et qu’ils puissent enfin rentrer. 

La réadaptation sera immense, quand elle se fera, si toutefois elle s’est faite pour ces hommes dont une large part, estimera qu’ils ne peuvent rien communiquer de leurs souffrances ni de leur expérience. 

Certains, parmi les plus anciens présents ici, ont connu dans leur jeunesse un grand-père, un grand-oncle, un membre de leur famille, qui a participé à ce terrible conflit dont les derniers acteurs se sont éteints il y a peu d’années. 

Mais ce qui se passe aujourd’hui, en cet instant précis, vous l’aurez compris, est différent de nos cérémonies habituelles. 

Il nous faut avoir conscience que nous commémorons ensemble un évènement unique. 

Le centième anniversaire de la fin d’une guerre longue et terrible, d’une guerre européenne fratricide, présageant, hélas, dans sa férocité les conflits à venir au cours du 20ème siècle. 

Mais nous commémorons également l’immense espoir qui se leva alors d’une paix qui s’établirait définitivement en récompense, ou en leçon, du prix payé. 

Je ne voudrais pas terminer ce discours sans citer la phrase d’une très grande lucidité d’un grand écrivain français un peu oublié aujourd’hui : Georges Duhamel.  

Il s’engagea volontairement en 1914, puis participa à la bataille de Verdun et à la bataille de la Somme. 

Il reçut, en 1918, le prix Goncourt pour un livre témoignage sur les ravages d’une guerre qu’il connaissait si bien.  

Je le cite : 

« Les vérités profondes de la guerre, elles sommeillent à jamais dans les dix millions de crânes enfouis sous les champs de bataille.  

Les morts seuls savent quelque chose. Les survivants étreignent de précaires souvenirs que tout conspire à défigurer et à dissoudre ». 

Alors, nous tous ici, c’est notre rôle, efforçons nous modestement de transmettre un peu de tout cela afin que l’on ne puisse jamais oublier tous ces hommes, mais aussi toutes ces femmes.  

C’étaient nos grands-parents, nos arrière grands-parents. La France leur doit une indéfectible reconnaissance et nous  notre plus grand respect. 

Mesdames messieurs, mes chers enfants, je vous remercie.